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Les femmes, moteur de la métamorphose de la ville de Medellin en Colombie

24 - Mai - 2019

Sur les flancs de la butte de Moravia, les plates-bandes carrées dessinent un ravissant patchwork. Le métro aérien qui traverse la ville de Medellin passe juste au pied du monticule de verdure. Côté ouest, le paysage se fait parpaings et tôles. « Quand je suis arrivée, tout était poubelle », se souvient Elsy Torreglosa en désignant d’un geste le quartier de Moravia, devenu symbole du processus de rénovation de Medellin. Berceau de l’industrialisation du pays au XIXe siècle, la deuxième ville de Colombie se veut aujourd’hui modèle d’innovation urbaine.
Elsy est une des fondatrices de Cojardicom. La coopérative réunit aujourd’hui une douzaine de femmes. Elles s’occupent, en bénévoles, de la superbe pépinière qui, en haut de la butte, abrite orchidées et anthuriums. « Nous voudrions cultiver un potager bio, raconte Elsy. Mais il nous faut des fonds pour investir et faire de la culture hydroponique. Le sol, ici, est trop toxique pour une culture vivrière. » La verdure ne doit pas tromper. Sous le jardin de Moravia, la terre regorge de métaux lourd et de gaz toxiques.

« Dans les années 1960, les gens venaient ici jeter leurs poubelles, sans que personne ne s’en soucie »
Sourire éclatant et ongles impeccablement vernis, Angela Holguien, 42 ans, a grandi ici au milieu des ordures. Elle raconte l’histoire du quartier aux touristes qui viennent en admirer la métamorphose. « Dans les années 1960, les gens venaient ici jeter leurs poubelles, sans que personne ne s’en soucie, explique Angela. De 1972 à 1984, Moravia est devenu officiellement décharge municipale. Les paysans qui fuient la violence et la misère des campagnes arrivent par milliers. La gare routière est juste de l’autre côté de la voie, alors les nouveaux arrivants n’ont qu’à la traverser pour s’installer sur les ordures. » Le quartier grossit, la butte grandit dans la puanteur. Elle atteindra 40 mètres de hauteur.

Le chemin qui y grimpe est aujourd’hui bordé de photos. Enfants en haillons et masures perchées dans les déchets rappellent le passé miséreux de l’endroit. Angela se souvient du plaisir de voir arriver les bennes à ordures : « Elles apportaient des poupées cassées et des saucisses périmées, c’était notre Père Noël à nous. » Mais les logements étaient insalubres, et les incendies fréquents. « Il a fallu se battre pour faire bouger les choses, se souvient Luz Mila Hernandez. Les femmes ont pris les choses en main. » Charismatique et déterminée, Luz Mila est la fondatrice d’un collectif de quartier, « Moravia résiste ». Elle refuse de dire son âge. Sa fille violoncelliste est sa fierté.

Medellin (Colombie), le 9 avril 2014. Aujourd’hui jardin partagé, la butte de Moravia était auparavant une montagne de déchets. AFP/Raul Arboleda
« Deux hommes pour dix femmes »
Professeure en sciences sociales à l’université de Medellin, Paula Andrea Vargas confirme que les femmes ont joué un rôle essentiel dans la transformation urbaine. « Nombre de femmes sont arrivées veuves à Moravia, en provenance des zones rurales en conflit, raconte Mme Vargas. La guerre avait assassiné ou pris leurs hommes. Les femmes chefs de famille ont dû s’impliquer dans la vie du quartier. » Pendant que les maris – s’ils existent – font de longues journées, les femmes s’organisent pour garder tour à tour les enfants, monter une coopérative, obtenir des autorités municipales une école ou un centre de santé. L’entraide a été une condition de la survie. « C’est incroyable d’entendre dire que les femmes se crêpent le chignon, alors que nous sommes tellement plus solidaires que les hommes », soupire Luz Mila. En Amérique latine, les préjugés sexistes ont la vie dure.
« Déracinés, arrachés à leurs terres, les paysans se sentent déclassés quand ils arrivent à la ville. Ils ont souvent plus de mal à se reconstruire que leurs épouses », explique la psychologue Sonia Perez. « Les femmes ici sont des battantes », confirme Antonio Aguilar, recycleur comme tous les premiers habitants de Moravia. Avec son épouse, Marina, il s’est battu pour faire exister le terrain de foot et son superbe gazon synthétique, qui trône au cœur des ruelles bruyantes du quartier. « On s’est bagarré pour que personne n’envahisse ce bout de territoire et que toute la collectivité en bénéficie », explique Marina qui, elle, a créé une coopérative de recyclage et fournit du travail à des dizaines de femmes. Les premiers projecteurs qui entourent le terrain ont été offerts par le narcotrafiquant Pablo Escobar en 1982. « On ne savait pas qui c’était à l’époque », prend soin de rappeler Antonio.
Comme la violence rurale, la violence urbaine touche d’abord la population masculine
C’était juste avant que n’explose le trafic de cocaïne. A Moravia, comme dans tous les bidonvilles qui tapissent les montagnes autour de Medellin, la drogue dope alors les rêves d’ascension sociale. « El Patron » fait régner la terreur, avant d’être assassiné par la police nationale en 1993. Arrivé en 1987, le vieux Gregorio se souvient : « Tous les matins, dans cette rue, on ramassait un ou plusieurs corps criblés de balles. » Comme la violence rurale, la violence urbaine touche d’abord la population masculine. Les mères perdent leurs fils. « Pablo reste très admiré ici », soupire Marina.

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